L’Immaculée Conception – “un château enchanté”?

L’Immaculée Conception – “un château enchanté”?


Introduction


Søren Kierkegaard1 décrit ainsi le dogme chrétien: «Le dogme est comme un château enchanté dans lequel se trouvent des princes et des princesses endormis dans un sommeil profond. Ils ont besoin d’être réveillés. Celui qui réussit à le faire verra clé château retourner à la vie et briller dans toute sa splendeur.» Malheureusement pour nous, Kierkegaard ne dit pas comment s’y prendre. Il ne semble pas connaître le mot de passe ou la clé magique. Le dogme de l’Immaculée Conception est-il un de ces château enchantés? Comme tout château enchanté, l’Immaculée Conception est invisible ou paraît impénétrable pour beaucoup de nos co-religionnaires. Comment s’y prendre, alors, pour lui donner une plus grande visibilité et voir briller d’une lumière au moins modeste son sens et son importance? Toute vérité théologique est sensée être une vérité de Dieu pour l’homme et sur l’homme. L’Immaculée Conception n’a de sens que si elle lève un bout du voile qui cache le mystère de Dieu et, par le fait même, nous arrache, un peu au moins à l’obscurité de notre existence. C’est à Marie que revient en partie ce double rôle d’éclairer à la fois Dieu et l’homme pour nous. En plus, c’est dans l’Immaculée Conception, figure mariale pleinement développée que l’Eglise se projette et se contemple, c’est à elle qu’elle s’identifie.

Ces réflexions essaient de situer le dogme de l’Immaculée Conception dans une lecture anthropologique et historique, afin d’en approfondir le sens pratique et pastoral et susciter par là une conscience plus aiguë des vérités fondamentales de notre foi.

1. Genèse anthropologique

Que s’est-il passé au moment de la conception dite «immaculée» de Marie? La question est souvent posée dans le but d’une meilleure compréhension de la signification du dogme. Voici un modeste et bref essai de cerner de manière analytique quelques éléments saillants de l’événement de la conception immaculée vus en rapport avec le développement ultérieur de la personne et vie de Marie. Nous voudrions faire quatre remarques:

1. Libération ou purification de la mémoire archétypique de rejet.

Marie est dite «sans tache.» La « tache» est synonyme de culpabilité et de honte. Nous pouvons admettre – dans le sens du péché originel – une mémoire archétypique chez l’homme d’avoir rejeté Dieu, non pas en tant qu’individu, mais en tant que genre humain. Cette mémoire serait accompagnée d’un sentiment de honte instinctive, d’un penchant vers l’angoisse existentielle – une angoisse de ressentiment et de fuite – et de la possibilité d’une nouvelle révolte contre Dieu. Cette mémoire archétypique de rupture avec Dieu peut produire une triple conséquence biographique chez l’homme : (1) l’indifférence ou l’oubli pur et simple de Dieu; (2) un rejet actif et intentionnel de Dieu ; (3) le choix plus ou moins conscient d’un substitut divin comme nous le trouvons dans les différentes formes d’idolâtrie.

Appliqué à l’Immaculée Conception, ceci voudrait dire que Marie a été libérée de cette mémoire archétypique de rejet de Dieu, et donc de ses conséquences: oubli, indifférence, révolte et/ou idolâtrie.

2. Restauration de l’empreinte ou impressum de créature.

Du point de vue analytique, l’absence de mémoire archétypique de rejet chez Marie correspond à la restauration de sa nature de créature. La préservation de la faute originelle réactive en quelque sorte en Marie l’impressum ontologique d’être créature de Dieu, et les conséquences biographiques qui en découlent, càd. (1) la conscience croissante et continue de la dépendance (indépendance) de sa personne par rapport à Dieu ; (2) la réalisation progressive d’être donnée à soi et comme don pour les autres, et (3) la conscience de plus en plus explicite et concrète de l’orientation et de la finalité de sa vie en Dieu.

3.Implantation de l’énergie divine comme défi continuel.

La Vierge reçoit comme gage permanent cette énergie de Dieu, une dynamique qui tour à tour se fera élan vers la source d’inspiration d’en-haut, appel et vocation, mission et partage, foi, espérance et charité. En fait, il s’agit d’une libération de la liberté pour la personne et les choses de Dieu.

4.L’empreinte du Christ ou marque de Christoformité.

Recevant par anticipation les «mérites» du Christ-Sauveur, Marie reçoit également ce que nous pourrions appeler «l’habitus Christi,» cette «potentialité réalisée» qui’permettra à la Vierge de vivre une vie en vue, pour, par, avec, et au service de son fils Jésus, le Christ. Elle est marquée dès sa conception de cette Christoformité qui fait et fera d’elle la «Toute Sainte» comprise comme sommet humain de Christoformité.

2. Actualisation historique

L’Immaculée Conception suggère et produit fréquemment des représentations isolées, désincarnées et séparées du contexte historique, culturel et individuel de Marie. Il est important, pour la sauvegarde du sens propre du dogme, de traduire l’Immaculée Conception dans les faits, càd. de l’inscrire dans la biographie de la Vierge. En clair, quelle est la conséquence réelle et l’impact concret de l’Immaculée Conception sur la vie et la personne de Marie?

Devons nous affirmer, de manière déductive en partant de la doctrine du péché originel, que Marie n’a jamais connu de désordre corporel ? Qu’elle n’a jamais connu de « maladies ou d’infirmités proprement dites» (J. Cl. Michel, 62). Devons nous dire avec J. Salgado «que la foi de l’Immaculée Mère de Dieu tenait certainement de l’intuition (càd. vision des choses d’En-Haut sine speculo, càd. sans intermédiaire): je me demande alors - dit Salgado - si je ne suis pas autorisé à soutenir que cette foi s’apparentait de très prés à la lumière de Gloire» (Foi de Marie, SFEM, 210). Ou devons nous adopter avec G. Philipps une voie moyenne «en écartant de Marie aussi bien une ignorance de l’essentiel concernant la personne du Fils de Dieu et sa mission, qu’une connaissance sans ombre, et surtout trop réflexive, à plus forte raison la vision béatifique» (210)?

La tendance actuelle en théologie mariale n’est pas à la déduction logique à partir des conséquences du péché originel – dont Marie est d’ailleurs exempte, et pour le péché et pour ses conséquences – mais met en valeur les fondements bibliques et christocentriques de la figure de Marie, l’insistance sur son cheminement dans la foi et son enracinement culturel.

Comment lire alors l’Immaculée Conception dans le contexte historique de sa vie? Qu’en est-il de la conscience de sa sainteté immaculée, et de son expression phénoménologique? Ne faudrait-il pas concevoir l’Immaculée Conception comme manifestée et articulée progressivement dans la vie de Marie? Voici une proposition qui s’appuie sur des catégories anthropologiques et se sert d’un modèle de pensée trinitaire.

Nous pouvons voir dans la vie de Marie une réalisation progressive de son origine et de sa finalité en Dieu. Son existence a une profonde orientation eschatologique qui l’amène à chercher et trouver Dieu en toutes choses, et qui lui donne une attitude de réceptivité active face à la volonté de Dieu et son plan de salut. C’est la relation de Marie avec le Père qui s’exprime ainsi. Elle lui donne une théo-sensibilité grandissante dans le sens d’une articulation historique ou biographique de plus en plus spécifique. L’absence de condition pécheresse n’est-elle pas la garantie d’une sensibilité hors ligne aux choses de Dieu, une sensibilité qui ne peut que comporter aussi des aspects cognitifs ?

La relation de Marie avec l’Esprit-Saint pourrait s’exprimer dans/par une qualité ou orientation théo-dynamique. L’esprit compris comme dynamis ypsistou est cette énergie divine qui devient source d’inspiration et de direction dans la vie de Marie. Plus spécifiquement, cette qualité théo-dynamique, la grâce de Dieu-Esprit, devient opérative dans la vie de Marie comme foi, espérance et charité. Elle est cette énergie qui engage l’abandon à la transformation de la personne en Dieu (la foi); force, illumination et fidélité dans la durée du cheminement dans et vers la promesse de Dieu (espérance), et le dévouement généreux à la re-création du monde (charité). En d’autres termes, la kecharitomenae, càd. la plénitude de grâce, devient opérative ou tangible à travers une existence dynamisée par l’Esprit de foi, d’espérance et de charité.

Si nous attribuons au Père l’origine et la finalité en Dieu, et à l’Esprit l’énergie divine pour suivre et poursuivre cette orientation eschatologique, c’est dans le Christ que Marie trouvera son identité et sa configuration personnelles. La persona, le profil historique de Marie, est façonné progressivement dans et à traves sa relation avec le Christ. C’est là le sens de la christoformité: la forma de sa personne, de sa personnalité et de son existence portent l’empreinte de la personne et de l’œuvre de son Fils. Voici quelques exemples de cette structure christoforme de la personne de Marie:

Marie trouve son identité propre – en tant que «personne agissante» (Jean Paul II) – dans le Christ: càd. elle est la «servante du Seigneur.»

Elle partage, jusqu'à un certain point, la kénose culturelle et psychologique de son Fils: càd. suite à son accord avec et engagement dans le plan de Dieu son existence personnelle et culturelle est bouleversée et transformée dans la sequela Christi.

Elle fait siens les deux traits caractéristiques de l’œuvre ou de la méthode de son Fils : l’obéissance au Père et l’engagement pour le Royaume.

A l’image du Christ, sa compassion (souffrance avec son Fils) devient source de transformation et nouvelle vie comme mère du disciple bien-aimé, et Mère de l’Eglise.

Elle est la parfaite répondante de son Fils comme disciple, anima ecclesiastica et icône de la Pentecôte.

Ainsi, l’Immaculée Conception deviendrait, au plan phénoménologique, un exemple lumineux de théo-sensibilité, de théo-dynamique et de christoformité. Or, il n’y a pas opposition entre une grande sainteté et une vie ordinaire. Il nous faut dire l’Immaculée Conception avec le réalisme et le sens pratique d’une Thérèse de l’Enfant Jésus et d’une Bernadette.

Ce qui me fait du bien quand je pense à la sainte famille, c’est de m’imaginer une vie toute ordinaire. Pas tout ce qu’on nous raconte… Non, le petit Jésus ne devait pas faire de miracles inutiles… Non, tout dans leur vie s’est fait comme dans la nôtre… Combien de peines, de déceptions… On montre la Sainte Vierge inimitable. Il faudrait la montrer imitable, pratiquant les vertus cachées.2

Bernadette s’exprimait de manière analogue sur l’hagiographie :

Je trouve qu’on devrait signaler les défauts qu’avaient les saints et indiquer les moyens qu’ils ont employés pour se corriger. Nous apprendrions comment il faut s’y prendre. Mais on ne nous parle que de leurs révélations ou des prodiges qu’ils ont accomplis. Cela ne peut servir.3

N’oublions pas que la déclaration de 1854 ne fut pas une sanction négative ou le redressement d’un tort théologique, mais bien une invitation à entrer plus profondément dans le mystère de Marie et le nôtre.

3. Interprétation spirituelle

Quelle est l’importance de l’Immaculée Conception pour notre vie spirituelle ? Existe-t-il un dénominateur spirituel commun à la fois pour la «Toute Sainte» et ceux/celles d’entre nous qui faisons l’apprentissage de la sainteté ? D’aucuns théologiens ont opté pour une quasi-identité entre l’Immaculée et le baptisé ordinaire. Dépassant ce point de vue et sa tendance au réductionnisme facile, nous voudrions proposer ici quelques jalons pour une meilleure compréhension de la signification de ce privilège à notre époque. Il ne s’agit pas d’une recette facile, mais de quelques pistes de réflexion centrées sur des points de comparaison réels entre l’Immaculée et nous.

Ces points sont au nombre de trois :
(1) La dignité humaine,
(2) le sens sacramentel de la réalité, et
(3) l’orientation eschatologique de l’existence humaine. Nous voyons dans chacun de ces trois points un rapport direct avec l’Immaculée Conception et un défi lancé à notre identité spirituelle personnelle.

1. La dignité humaine

La dignité humaine semble être la seule valeur absolue reconnue par nos contemporains. Invoquée avec empressement et insistance, la dignité humaine est basée en premier lieu sur la liberté humaine, mais en fait elle reflète de manière plus générale et générique la réalité humaine en tant que telle (Kobusch, 272). La référence à la dignité humaine ressemble parfois à une pétition de principe, un «flatus vocis» plus qu’une notion qui charrie un contenu précis. Toujours est-il que la dignité semble définir l’homme dans ce qu’il a de plus irréductible et de plus précieux. La dignité est en quelque sorte une sainteté sécularisée, une grâce sanctifiante sans Esprit Saint.

Le christianisme est plus explicite quant au contenu de la dignité. Nous pouvons évoquer comme éléments essentiels la double constitution de corps et d’âme, qui fait de l’homme le sommet de la création. Il y a ensuite la dignité de l’intelligence, vérité et sagesse. L’homme est doté également d’une conscience morale. Elle lui permet de découvrir au fond de lui-même une loi qu’il ne se donne pas à lui-même, une loi «qui, s’il lui obéit, lui procure sa dignité» (GS 16). Surpassant l’univers des choses par son intériorité il participe «à la lumière de l’intelligence divine» (GS 14). Lorsqu’il reconnaît en lui-même une âme spirituelle et immortelle, il atteint «la vérité même de la réalité dans sa profondeur» (GS 14). Et quelle est cette vérité ultime sur soi-même? C’est que l’homme est à l’image de Dieu: il est «capable de connaître et d’aimer son Créateur» (GS 12).

L’Immaculée Conception est le sommet de cette dignité humaine, elle est privilège unique et, permettez-moi l’expression, « réserve du patron.» N’empêche, la vraie dignité humaine est un début d’Immaculée Conception, un absolu humain qui n’obtient sa justification et son sens ultime que s’il est placé dans l’absolu de Dieu. Comprise ainsi, la réflexion sur la dignité devient une propédeutique de la sainteté et de la charité, deux éléments essentiels d’une Immaculée Conception bien pensée. En effet, celle-ci s’est concrétisée historiquement pour Marie à travers uns sens sacramentel de la réalité et son orientation eschatologique.

2. Le sens sacramentel se la réalité

Il fut un temps le sens sacramentel de la réalité s’exprimait dans les ruptures de la nature et les misères de l’homme; un sens sacramental souvent empreint d’angoisse et d’indigence, ainsi que nous les percevons dans ce poème à la Vierge Noire du Puy:

Combien de jubilés, si nombreux et si beaux,

N’a-t-elle pas conduits sous les arcs triomphaux!

Quand la peste, la guerre et la pâle famine,

Menaçaient la cité de mort ou de ruine,

On gravissait l’Anis ; chacun avait recours

A celle qui bientôt envoyait le secours.4

Mais il y avait aussi une autre forme, plus noble, du sens sacramentel de la réalité. Il s’exprimait dans l’harmonie naturelle et spontanée du temporel et du spirituel.

La perte de cette harmonie, peut-être un peu naïve, n’est pas synonyme d’absence, voir d’impossibilité de cette sacramentalité ou encore la preuve d’une sécularisation venue à terme. Ici l’encyclique Novo Millennio Ineunte nous montre un chemin réaliste et praticable. Etre témoins de l’amour: voici le défi que nous à lancé Jean Paul II à l’orée du troisième millénaire. «C'est en réalisant cette communion d'amour que l'Église se manifeste comme ‘sacrement,’ c'est-à-dire comme ‘le signe et l'instrument de l'union intime avec Dieu et de l'unité de tout le genre humain’».5 Ce qui nous est proposé, c’est une spiritualité de communion. L’église doit être «la maison et l’école de la communion.»6 L’éventail de cette spiritualité de communion est vaste: elle comporte des formes de participation à l’intérieur de l’Eglise, l’engagement d’un amour actif et concret envers tout être humain, l’unité entre chrétiens, l’option pour les pauvres, et l’engagement pour les valeurs fondées sur la nature humaine (voir NMI 43ss). En bref, le sens sacramentel nouveau sera le fruit d’une nouvelle imagination de charité qui n’oubliera personne «à partir du moment où, par son incarnation, le Fils de Dieu s'est en quelque sorte uni à tout homme».7

N’est-ce pas cette «imagination de charité» qui est un des apanages concrets de l’Immaculée Conception. Elle est sainteté faite vie, le fruit immédiat de l’union du Christ-Rédempteur avec Marie au moment de la conception de sa mère, et devient ainsi la raison et le moteur de son témoignage d’amour constant. Être témoin de l’amour est un autre aspect concret, et historique, de la plénitude ontologique d’amour que nous appelons «Immaculée Conception.» Le sens sacramentel de la réalité est un antidote contre ce qu’une philosophie récente avait appelé le «narcissisme triste.» Ce narcissisme est triste parce que la passion et l’idéalisme y sont absents. Les grandes pulsions d’attraction et d’élection ont disparues.

3. L’orientation eschatologique de l’existence

Sens sacramentel et orientation eschatologique sont interdépendants et complémentaires, mais c’est l’éclipse progressive d’une conception eschatologique de l’existence humaine qui a entrainé dans son sillon la perte du caractère sacramentel de la réalité. Récupérer le sens ultime de l’existence dans l’espérance de sa transformation définitive, voici la condition sine qua non d’un regard neuf et sacramentel sur les personnes et les choses de ce monde. Nous avons comme gage de cette espérance la parole de Jean (20.20): «Les disciples furent remplis de joie en voyant le Seigneur.» Il s’agit ici du Seigneur ressuscité d’abord, mais il s’agit aussi, de la part des disciples d’un regard de foi. «Seule la foi pouvait les faire entrer pleinement dans le mystère de ce visage,» dira Jean Paul II.8 Cette foi a trouvé, tout au long de l’histoire, une variété infinie d’expressions souvent très touchantes. Ainsi, nous chantons dans le dernier couplet du «Cantique National» à la Vierge du Puy:

Hâtez les temps, ô Vierge débonnaire,

Les temps heureux où nous ne craindrons plus.

Nous vous prions par votre cœur de mère;

Nous vous prions par le cœur de Jésus.9

Si la redécouverte de l’orientation eschatologique commence par la foi dans le Christ total, Incarnation et Rédemption, elle doit passer ensuite, selon Jean Paul II, par l’appel universel à la sainteté (voir LG 4 ; 40) et une «vraie pédagogie de la sainteté qui soit capable de s'adapter aux rythmes des personnes.»10 L’orientation eschatologique trouve sa réalisation première dans notre baptême qui nous fait entrer dans la sainteté de Dieu. Donc, il serait un contresens de vouloir se contenter d’une «religiosité superficielle» et d’une «éthique minimaliste.»11 Par ailleurs, font partie de la vraie pédagogie de la sainteté un besoin renouvelé de prière (qui ne s’exprime pas seulement en demande d’aide, mais qui aille jusqu'à la «folie» du cœur); la réconciliation avec Dieu, qui est «mysterium pietatis,» dans le sacrement de la miséricorde, et la célébration par excellence de notre orientation eschatologique dans l’eucharistie.12 La redécouverte de l’orientation eschatologique culmine dans le respect d’un principe essentiel de la vision chrétienne de la vie: le primat de la grâce. «Quand ce principe n'est pas respecté, faut-il s'étonner si les projets pastoraux vont au devant de l'échec et laissent dans le cœur un sentiment décourageant de frustration?»13

Evidemment, il faudrait faire un saut qualitatif immense pour rejoindre l’Immaculée Conception à partir de la dignité humaine intégrale, d’un sens sacramentel renouvelé de la réalité et d’une orientation eschatologique reconquise. Toutefois, si nous voulons monnayer - spirituellement et pastoralement - la richesse théologique de l’Immaculée Conception, force nous est de transposer dans des catégories d’humilité anthropologique les composantes essentielles de la personne théologique de Marie.

4. Défi pastoral

Voici quelques rappels et suggestions pour une actualisation du dogme de l’Immaculée Conception. Je me permettrai de les esquisser simplement, sans en approfondir le contenu.

1.Redécouvrir le sens du dogme (per se)
   Tout dogme est basé, en définitif, sur l’unité de la divinité et de la humanité, telle que nous la trouvons en Jésus Christ. En conséquence, les dogmes chrétiens présentent les                    caractéristiques suivantes.

   1) la sauvegarde de l’unité entre Dieu et l’homme
   2) le refus de tout unilatéralisme, qu’il s’agisse de théonomie pure ou d’anthroponomie crasse.
   3) le rattachement indispensable au dogme christologique
   4) le caractère paradoxal qui rappelle l’origine et la finalité de tout dogme dans le
       mystère, et constitue par ce fait un dynamisme de recherche et d’émerveillement.
   5) la signification ecclésiologique
       Il est facile de montrer ces aspects en partant du dogme de l’Immaculée Conception, ainsi la dimension ecclésiologique se vérifie dans l’observation que Marie est le centre immaculé          de l’Eglise.

2. L’Immaculée Conception nous encourage de revoir et reformuler notre concept de sainteté et de grâce comme habitus Christi (Maximus Confessor), comme ressemblance et image de     Dieu vécue en vue d’une plenitudo Christi (Eph. 4 :13), grâce à une Christoformité progressive.

3. L’Immaculée Conception nous invite à jeter un regard neuf sur ce que nous entendons par perfection humaine, càd. une harmonie et plénitude de la personne humaine basées sur la       complémentarité et réciprocité entre sens et raison, raison et appel de Dieu, la fameuse rectitudo des scolastiques.

4. Redécouvrir la gratuité de l’existence à la lecture de l’Immaculée Conception pour en faire un antidote contre la peur; peur de soi, peur de l’autre, peur de Dieu.

5. L’Immaculée Conception comprise comme antinomie de la dictature du relativisme. Plusieurs auteurs définissent le programme de Benoît XVI selon les deux lignes névralgiques que           voici: (1) son analyse de la culture européenne et nord-atlantique comme dictature du relativisme, et (2) son appel en faveur d’une redécouverte de la vérité absolue. Le relativisme est     une forme de relationalité manquée, soit dans le sens de l’absence ou du refus, soit dans le sens d’une réalisation chaotique de la relation. Si la modernité avait tendance à rejeter la           relation à l’autre (liberté, connaissance, domination, réflexivité), certaines tendances de la postmodernité semblent vouloir suggérer le contraire opposé, càd. une conception chaotique       de la relation qui va aujourd’hui de la mode bi- et tri-sexuelle à une spiritualité ou on embrasse les arbres, en passant par l’extrême onction donnée aux chats et chiens mourants.

Nous avons dans la personne de l’Immaculée Conception un modèle de relationalité par excellence. Elle est, de par sa sainteté chef-d’œuvre de l’Esprit Saint, demeure du Verbe incarné, servante du Seigneur, sagesse du Père, Nouvelle Eve, Fille de Sion, cellule initiale, avec le disciple bien-aimé, de l’Eglise naissante et icône eschatologique de l’Eglise.

L’Immaculée Conception est également, à l’encontre de la postmodernité, un modèle de juste relation ou le justesse dans la relation. Elle est dite sans péché parce qu’elle a vécu une juste relation ou harmonie entre vie affective et raison; entre raison et liberté et la volonté de Dieu.

Là, où il y a relation et juste relation entre la personne humaine et le moi, l’autre, le monde et Dieu, il y a ouverture sur la vérité absolue, et donc refus de la dictature du relativisme.

6. Il y a des symboles - clés fort heureux pour désigner l’Immaculée Conception. Permettez-moi d’en suggérer deux:

a) La Panhagia ou Toute Sainte, comme elle est aussi décrite dans le catéchisme de l’Eglise catholique. La Toute Sainte désigne une plénitude pour, non pas une plénitude tout court, mais une plénitude pour l’action, pour la mission, pour l’autre, pour Dieu. En d’autres termes, l’Immaculée Conception est plus qu’une «absence de néant,» désignation souvent utilisée pour caractériser le péché.

b) le concept immaculé de la personne humaine. Elle est comme Dieu avait voulu l’homme. Elle représente le concept de l’homme d’avant la rupture avec Dieu. Marie est plus jeune que le péché. Elle est même ce concept immaculé amélioré de la personne humaine. Cette deuxième symbolisation fait référence ou sens immédiat du dogme.

7.  L’Immaculée Conception est une synthèse convaincante de ce qu’on pourrait appelé l’esprit marial. L’esprit marial tient en quatre mots:
     Il - personnalise
        - simplifie
        - spiritualise
        - actualise

Marie est personne, faite personne pour d’autres personnes.

Elle est à la fois l’expression la plus simple, la plus pure, et la plus parfaite du christianisme. Elle est la chrétienne la plus jeune et la plus ancienne.

Le contact avec Marie est un contact qui spiritualise. Il est spiritualisant. Belle elle rend beau; gracieuse elle rend généreux; pure, elle élève l’âme.

Finalement, elle est lieu d’actualisation. Sous son regard et en sa présence tout se concrétise: le oui, l’enfant, le silence, le vin, la douleur, l’Eglise, et la mission des apôtres et disciples.

5. Écueil symbolique

Dogme et titre de l’Immaculée Conception ont une valeur hautement symbolique. L’Immaculée comporte une dimension de mystère qui loin d’être un écran constitue un pôle d’attraction, une invitation à un plus-être et un plus-savoir. Il existe aussi la possibilité du mouvement inverse, càd. d’une détérioration ou d’une dégradation de la valeur symbolique. Ce glissement s’accompagne volontiers ou d’une réduction du contenu ou de l’extrapolation exagérée de certains aspects du dogme. Voici une liste de glissements symboliques, possibles ou rééls.

Symbolisation Détérioration




6. Anamnèse psycho-religieuse

La réflexion sur l’Immaculée Conception nous ouvre les yeux sur des notions centrales de notre foi – ou mieux sur l’oubli et rejet dont elles font objet. Pensons en particulier a l’incompréhension et l’indifférence face au péché et à la grâce. Or, ces réalités sont étroitement liées à l’Immaculée Conception. Prenons, par exemple, le péché. L’Immaculée Conception nous montre une juste compréhension du péché. Marie est celle qui n’a jamais manqué la cible; elle n’a jamais tiré a côté, toujours dans le mil. L’expression grecque pour péché, harmatia, n’avait pas d’abord un sens éthique. Le mot se référait à l’art de tirer, et il indiquait le fait de manquer la cible et de tirer à côté. Le péché signifie donc manquer le but, ne pas être a la hauteur de notre identité en tant qu’homme, de vivre en-deçà de nos possibilités. Le péché possède ainsi quatre caractéristiques. Le péché est:

Auto-suffisance au lieu de foi en Dieu

Auto-nomie au lieu d’ouverture et de réceptivité face à la volonté de Dieu

Auto-centrisme au lieu de generosité et don de soi

Auto-rité au lieu de chercher la vérité, de réaliser que la source véritable de la vérité est en Dieu.


En tant qu’Immaculée Conception, Marie est championne de la foi en Dieu, d’ouverture à sa volonté, du don de soi, et de la recherche du vrai en Dieu. Elle est invitation pressante pour chacun de vivre notre vocation chrétienne. A un niveau supérieur, l’Immaculée Conception nous amène à repenser le sens de la rédemption.

Une culture axée sur l’autarcie sécularisée et absolue de l’individu est imperméable au besoin de rédemption. Mais même une personne affanchie de tout sens de péché et de culpabilité reste ouverte, espérons-le, à l’appel de l’amour. Dieu est amour; nous sommes sauvés par amour (1 Jn 4:8). Si nous nous détournons de Dieu, c’est lui qi se tourne vers nous. L’Immaculée Conception est un lumineux exemple de l’amour rédempteur de Dieu. Elle nous signale que :

L’amour vrai est approbation inconditionelle, plus fort que la mort, plénitude de vie;

L’amour est gratuit, libre, dépasse la raison;

L’amour est créateur et re-créateur. Il donne la vie et redonne la vie ;

L’amour rend vulnérable parce qu’il est dirigé vers l’autre. La fidélité dans l’amour est coûteuse, fait souffrir et peut être mortelle;

L’amour a un pouvoir révélateur. Il est invitation à se dire, se confier, se donner. L’auto-révélation vraie a un caractère redempteur (voir Jn 14:21; 15:15).

L’amour réconcilie et unit. Il unit sans détruire et dégage une force réciproque. Ainsi, la perfection dans l’amour coïncidera avec la venue définitive du Christ.

La joie est compagne de l’amour (Mt 8:11; Lc 12:35s).

Amour vrai est beauté ; la beauté suscite l’amour (Augustin, Confession, 10.22).

Conclusion

Dire que Marie est l’Immaculée Conception, c'est-à-dire qu’elle se définit par le don de Dieu, par la gratia sola, dès l’origine. Et qu’en elle tout est grâce par la pure miséricorde de Dieu.

Pour Bernadette, ce langage était préparé par une particularité déroutante de l’apparition: la Vierge Marie lui apparut très jeune, petite demoiselle, ou plutôt une petite fille, une enfant, d’un âge analogue au sien (elle avait 14 ans, mais en paraissait alors 10 ou 11). On peut voir là une adaptation de Notre Dame à Bernadette dans son enfance, son humilité, sa simplicité. On peut y trouver une invitation à voir en sainte Bernadette une icône transparente de la Vierge Marie.

Sans se référer à Lourdes, Bernanos a dégagé, en une formule simple, limpide, poétique, ces deux traits : jeunesse et Immaculée Conception:

Une petite fille, cette Reine des anges, plus jeune que le péché, plus jeune que la race dont elle est issue.

Nous trouvons un écho à cette jeunesse spirituelle dans un dialogue entre l’âme de Bernadette et Marie reproduit dans le Carnet des mots intimes de 1873 sous le titre Le Fiat de l’Enfant de Marie.

L’âme

De tous les fiat, celui-ci n’est-il pas le plus doux? L’amour divin les unit, les deux cœurs n’en font plus qu’un pour Aimer, Souffrir et Obéir.

Non plus ma volonté, ma bonne Mère, mais la vôtre qui est toujours celle de Jésus.

Marie

Courage, mon enfant, tu as trouvé la Perle précieuse qui achète le Royaume de Cieux. Aimer toujours ce que Dieu veut … Le Vouloir toujours … Le Désirer toujours, le Faire toujours … C’est le grand secret de la perfection, la clé du paradis, l’avant-goût de la paix des saints! … Plus ton cœur s’unira au mien, plus tu goûteras la vérité de ces paroles … Quand tu n’auras plus d’autre volonté que celle de Dieu, ton cœur et le mien ne formeront plus qu’un seul et même cœur. Apprends à dire chaque jour avec moi l’Ecce Ancilla de la parfaite obéissance; quelles que soient les épreuves que le Seigneur t’envoie, les sacrifices qu’il te demande, les devoirs qu’il t’impose, aie toujours sur tes lèvres et dans ton cœur cette réponse d’amour et de fidélité: Voici votre servante, O mon Dieu, prête à tout entreprendre, à tout donner … à tout sacrifier … à tout immoler; pourvu que votre bon plaisir s’accomplisse, en moi et sur toute la terre …

L’âme

Ah! qu’il me soit fait selon votre parole. O ma Mère … et que mon cœur, perdu dans le vôtre, n’ait plus d’autre mouvement, d’autre vouloir, d’autre amour que le bon plaisir de mon divin Maitre … que je commence ici-bas (mots omis par Sœur Marie Bernard: l’amen éternel des bienheureux), âme unie à votre âme glorifie le Seigneur par ce perpétuel hommage d’une Soumission parfaite. Oui, mon Dieu, oui … En tout et partout Oui… (Carnet, 37/38).


1 McDonald, William, Søren Kierkegaard. The Stanford Encyclopedia of Philosophy. 2005.

2 Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, Novissima Verba, Lisieux, 1926, 148 et 154.

3 Témoignage de Sœur Casimir Callery, Procès apostolique de Nevers, fol. 1183; Trochu, 512. 4 Louis Hubert, Notre Dame du Puy. Poèmes, 1899, 41.

5 NMI 41. LG 1.

6 NMI 43.

7 NMI 49. GS 22.

8 NMI 19.

9 Dans: Anon. Notre Dame du Puy. Ouvrage contenant entre autre la nomenclature des principaux Monuments de la Ville … Brioude 1873, p. 23.

10 NMI 31.

11 NMI 31.

12 NMI 32-37.

13 NMI 38.